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Jeudi 5 juin 2008 4 05 /06 /Juin /2008 20:41
Et si j'étais une plume, quelle serait ma vie?

Au début, je n'étais que duvet sur le dos d'un poussin, un matin de printemps...

Puis le poussin grandit. Son corps désormais recouvert de plumes, il cessa de piailler dans l'attente de sa nourriture et prit son envol. J'étais là, au chaud avec mes petites soeurs. La vie était douce et facile. Je pouvais m'admirer dans le reflet que me renvoyaient mes soeurs. J'étais nourrie, choyée... quand vint le jour fatidique du premier vol. Soudain, l'oiseau déploie ses ailes immaculées et s'élance dans le vide. Je vois le sol se rapprocher à vitesse grand v. C'est la panique!!! Lorsqu'enfin, le premier battement d'ailes nous soulève d''un coup, puis un second, puis  des milliers d'autres. Ma vie de plume est alors transformée. Je comprends enfin ma raison d'être: voler, planer... transcender la gravité. Hahaha! Je défie Newton à chaque minute, chaque seconde qui passe... Quel bonheur.

Mais un jour, le drame survint. Je fus prise dans un violent tempête, une tourmente gigantesque. Je fus arrachée à la vie que je chérissais et me retrouvais seule, sur le macadam.


Ce fut terrifiant. Je n'avais jamais été seule de ma vie. Je restais longtemps, là, désespérée sans savoir quoi faire. Le désespoir m'envahit. Je ne voulais qu'une chose: que mon tourment cesse. Je devins morne et terne, ne vivant de rien et n'ayant rien de vivante. Mes sens m'abandonnaient peu à peu, surpassés par  mon mal-être. Je n'écoutais plus, je ne ressentais plus. Nul avenir ne s'ouvrait à moi.



Puis, elle vint, cette petite fille qui changea ma vie. Une bourrasque m'avait porté au pied d'un arbre. Quand j'arrivais, elle pleurait son genou écorché. Je lui caressais doucement la jambe pour attirer son attention. Elle me vit, me prit dans sa main et se mit à souffler pour me faire voler. Je retrouvais fugitivement d'anciennes sensations. Les éclats de rire de la fillette me redonnèrent courage. Je compris que mon existence pouvait ne pas être vaine si je le décidais. La fillette le mit dans sa poche et me ramena chez elle. Elle me présenta à sa maman comme si j'étais son bien le plus précieux, puis me déposa sur son bureau sous la fenêtre. La petite fille grandit, devint une belle jeune fille et m'oublia. Il me fallait partir. Je me laissais donc porter par le vent, une fois encore.


Qu'allais-je faire?

Je décidais de m'arrêter sur un lit de feuilles automnales pour faire le point. J'ai toujours trouvé l'automne propice à la réflexion. Le temps semble se dérouler au ralenti. Refusant de quitter une saison qui le fait vibrer, le monde cherche tout de même un repos bien mérité. Ainsi, il traîne les pieds, s'élançant timidement vers l'hiver. Je restais là un moment, cherchant à comprendre l'incompréhensible, à découvrir les limites de l'infini. J'avais la sensation de m'immerger dans un vide sans fin, effrayant.

Le printemps revint et je repartis à l'aventure. J'avais envie de retrouver mes racines, de revoir mes semblables.

Le vent me porta jusqu'à un immense hangar rempli de grosses cuves en acier. Je fus sombrement impressionnée par ces machines en acier, par ce miracle qu'est l'industrialisation. Tout semblait insipide et sans saveur, froid. La curiosité me poussait à voir ce que contenaient ces cuves. Je demandais au vent de m'y aider. Je pus ainsi pénétrer dans l'une d'elles. Je me retrouvais emportée dans un tourbillon de plumes. Merveilleux! Mon souhait de revoir mes semblables  était réalisé. Toutefois, pas le temps de discuter. Nous fûmes attrapées, conditionnées, transformées... en oreiller! Ce fût une période douce et chaude...Rien ne vaut un foyer!!


Je me souviens.... Le temps filait doucement, s'écoulant inexorablement. Je n'avais plus l'énergie d'antan. Dernière bataille d'oreiller et je fus irrémédiablement séparée de mes soeurs, sans force pour les rejoindre. Je me posais doucement sur un bureau de chêne. Quel merveilleux contact que celui du bois!!! J'avais derrière moi une belle carrière. Je souhaitais pouvoir laisser une trace de mon passage. La jeune qui s'était reposée sur moi me donna cette chance. Elle polit mon extrémité pour faire de moi sa plume favorite. Ainsi, je devins l'outil du possible et de l'imaginable. Elle était poète, je l'inspirais. Je me souviens de ces vers qui naquîmes de nos deux volontés "L'arbre oublié..."


Le souffle du vent
Balance lentement
Les feuilles estivales
De cet arbre magistral 

Un soleil vertueux
Eclaire de ses feux
Cet arbre fier
De lignée princière

 Certitude illusoire
D'un dernier espoir
Que possède en vain
Cet astre divin

 La vie a quitté
Cet arbre d'été
Qui reste couché
Là sur le pavé


Quelle tristesse! Poignant! Notre oeuvre achevée, je pu me reposer, vide de toute énergie. J'avais le sentiment d'avoir accompli ce pourquoi j'étais née. Un souffle  m'indiqua que mon ami le vent m'attendait. "Il est temps" me dit-il. Oui, certes, il était temps. Toutefois, je lui demandais de m'accorder un dernier souhait: je n'avais jamais vu la mer...Il me déposa doucement sur le sable tiède. Quelle merveille. Puis doucement, je me sentis sombrer dans l'éternité...
Par Selhia - Publié dans : Pensées
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